2014 | Anne Philippon

Texte d’accompagnement de l’exposition Peindre et dépeindre, janvier 2014

Vue de l'exposition Peindre & dépeindre - Galerie Simon Blais

Toujours, devant l’image, nous sommes devant du temps. (1)

Peindre & dépeindre présente la production récente de Marie-­Eve Beaulieu, lauréate du prix de la Fondation Sylvie et Simon Blais pour la relève en arts visuels, et consacre par la même occasion son parcours universitaire. Son travail s’articule principalement autour de deux versants, celui de la peinture sur papier et celui de la peinture sur toile, et s’ancre dans la matière, le geste et le processus. L’artiste, par l’entremise de ses œuvres, propose des réflexions sur le temps, la trace et l’empreinte.

Occupant une place prépondérante dans l’exposition, les peintures sur papier composent une installation imposante qui s’apparente à la mosaïque. Constitué de près d’une centaine d’œuvres sur papier, l’ensemble forme un tout coloré et éclaté. Réalisées sous l’action de la spontanéité et de l’immédiateté, les œuvres mettent en relief les particularités du papier : son petit format, sa matérialité, sa transparence. La palette est pour l’essentiel fondée sur une gamme de couleurs vives et expressives, et revêt une variété d’aspects et de formes, un éventail de possibilités inachevées trouvant leur force et leur sens dans l’ensemble, par leurs interrelations souligne l’artiste (2). S’inscrivant au sein de la tradition abstraite et se réclamant d’une approche intuitive et expérimentale, elle met en valeur la spontanéité du geste et ses compositions ont quelque chose de l’ordre de l’inachevé, de l’ébauche et de la gestation. L’ensemble, s’agglutinant par petits groupes analogues, est modulaire et se métamorphose selon l’espace où la mosaïque est présentée. Troisième occurrence depuis sa création, l’œuvre varie selon les caractéristiques du lieu où elle est exposée, ce qui permet une vision renouvelée de sa forme et de sa composition (3).

Bien que les œuvres picturales se répondent sensiblement entre elles, le processus déployé n’est pas tout à fait le même pour les peintures sur papier et sur toile. Le premier s’élabore davantage dans le geste automatique et le second dans le geste systématique. La matérialité prédomine toujours, mais contrairement à la mosaïque, les tableaux sont prédéterminés et le procédé occupe une place prépondérante dans leur réalisation. Toutefois, le résultat final découle dans les deux cas d’un acte à la fois machinal et prémédité, d’un équilibre entre le voulu et l’accident, entre la retenue et l’arbitraire.

Actuellement, la peinture connaît un regain d’intérêt et jouit d’une certaine notoriété (4). S’exprimant de maintes façons, la pratique picturale est composée de nouvelles possibilités matérielles comme le mentionne Robert Enright : « […] la controverse entourant le statut de la peinture a eu un effet libérateur qui a permis au médium d’évoluer vers des pratiques hybrides et de devenir aujourd’hui un processus de traduction davantage que l’expression d’une certitude (5). » Chez Marie­Eve Beaulieu, la série de tableaux propose une réflexion sur la caractéristique élémentaire de la peinture, celle de la trace.

Pour l’artiste, c’est l’inscription qui se trouve à la base de la peinture et qui sert entre autres choses de mémoire, car l’empreinte témoigne de l’existence d’une présence. Marie­-Eve Beaulieu s’interroge sur la nature particulière de la peinture et son univers visuel se nourrit de ce questionnement. Véritable leitmotiv de son travail, le trait sur la surface est ce qui, selon elle, réduit à sa plus simple expression la peinture. Porteur d’une attitude réflexive à l’endroit du médium, son travail porte sur la matérialité de la peinture, de même que sur son processus de réalisation. Cette posture réflexive de l’art peut se comprendre de plusieurs façons et peut avoir pour objet de questionner le rapport de l’artiste à la création et à la pérennité de l’œuvre. Sa compréhension  de la peinture passe par le retour du médium sur lui-­même (6); cette démarche est une façon de se poser par rapport à la mimèsis de l’art (7) et de réfléchir au statut de la peinture, de l’image et du langage.

Dans l’ensemble, les tableaux présentent des compositions abstraites aux composantes minimales, majoritairement des formes rectilignes plus ou moins larges se développant en cadence comme des entités calligraphiques. Les traits appliqués à main levée sont le résultat d’un geste systématique, franc et vigoureux, perceptible dans l’aplat de peinture et dans les touches irrégulières. Séparé ou superposé, le trait est continu, organisé et définitif. Les œuvres sont marquées par la gestualité, mais également par la répétition. Processus récurrent dans sa pratique, la répétition formelle dans les tableaux et sérielle dans les dessins est un paradigme fondamental chez Marie­-Eve Beaulieu. Contrairement au motif de la grille qui avait pour volonté chez les  artistes modernes d’engager une hostilité envers la littérature, le récit et le discours8, la ligne apposée de façon répétitive confère ici une dimension graphique, rappelant à la pensée des caractères. Effectivement, l’artiste suggère une forme d’écriture par le déploiement répétitif et la déclinaison compulsive d’un motif minimal. Le trait sur la toile agit comme figure centrale et évolue en groupe, comme la lettre ou la note, et se construit selon une structure ordonnée. Manifestement, la répétition rythmique renvoie à une structure formelle donnant l’illusion d’un texte ou encore d’une partition musicale. Les touches ont un potentiel narratif et référentiel très élevé et peuvent faire penser à plusieurs métaphores. Source d’inspiration et de réflexions, le sujet de ses œuvres se situe dans leur statut sémantique et dans leur dimension indicielle.

Ainsi, la corrélation avec l’écriture est un trait indissociable de son travail pictural et se conduit comme un marqueur formel et iconographique. La toile est ponctuée de masses, de motifs organisés avec symétrie, de gauche à droite, de haut en bas, comme si la ligne faisait figure de lettre et culminait pour devenir une écriture picturale. La trace sur le papier ou la toile est analogue à celle laissée par l’écriture : la ligne est dense, fine, séparée, attachée, effacée ou appuyée. La hachure, la rature et la rayure, telles qu’évoquées dans les œuvres, constituent autant de références à l’écriture. Cette exploration des rapports entre la peinture et l’écriture entre en résonance avec les propos de Robert Enright et montre que la peinture s’ouvre désormais vers de nouveaux croisements entre les disciplines, lesquels permettent d’alimenter la réflexion sur la peinture abstraite actuelle.

Par ailleurs, la peinture reste le plus souvent à la surface du canevas, mais il arrive par moments, comme dans Stratipeintagraphe, qu’elle se retranche pour montrer les couches de couleurs superposées sur la toile. À d’autres endroits, les œuvres se construisent des restes de peinture accumulés et assemblés par l’artiste, comme dans la déclinaison des petits tableaux intitulés Faire le plein. Dans certains tableaux, un jeu d’effacement est perceptible, comme c’est le cas dans Rature 1 et Rature 2. Dissimulées sous les traits foncés qui recouvrent la presque totalité de la surface, des formes colorées et méconnaissables agissent comme une image résiduelle ou encore fuyante. Décidément, l’artiste ne se soustrait pas à l’espace tridimensionnel, mais ne l’affirme pas pleinement pour autant.

En somme, Marie­-Eve Beaulieu approche ses œuvres sur papier et sur toile comme des formes d’expressions écrites et celles­-ci se dévoilent dans le temps et la durée.   Les inscriptions que l’on observe appartiennent non au corps, mais au temps, à cette réalité invisible et insaisissable, laquelle se trouve réveillée et figurée par une trace matérielle. Les œuvres présentées dans le cadre de Peindre & dépeindre proposent une exploration sur l’amalgame subtil de notions conventionnelles de la peinture, comme le lisible et l’illisible, le figuratif et l’abstraction, la planéité et la perspective. La    force de  sa  proposition réside  en  grande partie dans l’expérience conceptuelle et le processus de déchiffrement qu’elles proposent. Par conséquent, l’approche démontre que la peinture a encore beaucoup à dire et à traduire.

Anne Philippon

  1. Georges Didi-Huberman, Devant le Histoire de l’art et anachronisme des images, Paris, Les Éditions de Minuit, 2000, p. 9.
  2. Entretien avec l’artiste, 3 novembre 2013. 3 La mosaïque a été présentée à Parisian Laundry à Montréal et au Centre Elgar à L’Île-des-Sœurs en
  3. Mentionnons au passage l’exposition Le Projet Peinture. Un instantané de la peinture au Canada, présentée à la Galerie de l’UQAM en 2013; l’exposition L’étincelle du Phénix, présentée à la Galerie Simon Blais en 2009; Peinture fraîche et nouvelle construction, présentée annuellement à la galerie Art Mûr; la manifestation Peinture Extrême, présentée depuis quelques années dans plusieurs galeries montréalaises.
  4. Robert Enright, « Avenirs anciens et nou­ veaux passés », dans Le Projet Peinture. Un instantané de la peinture au Canada, Montréal, Galerie de l’UQAM, 2013, 297.
  5. Christine Baron, « Réflexivité et définition du fait littéraire », dans Fabula, la recherche en littérature. [En ligne], mise à jour le 20 avril 2007. fabula.org. (Consulté   le   1er novembre 2013.)
  6. Le terme mimèsis renvoie à la Poétique d’Aristote et définit l’œuvre d’art comme une imitation du
  7. Voir à ce sujet : Rosalind Krauss, « Grilles », dans Communications, vol. 34, no 1, 1981, p. 167­-176.