2014 | démarche

DÉMARCHE ARTISTIQUE

Mes recherches en peinture explorent la notion de geste comme inscription et s’appuient sur l’improvisation libre et l’autonomie du signe plastique. Guidée par une certaine méfiance vis-à-vis les références stylistiques trop rigides, cette approche intuitive place le processus créatif au cœur de mes préoccupations. Mon intention principale est d’explorer les thèmes de l’écriture et de l’interférence en tissant des espaces picturaux, tel un lexique de motifs, qui résultent d’une surdose d’actions répétées. Dans son texte Un regard par delà le monde de l’art, le conservateur Jonathan Shaughnessy exprime très bien ma position :

« Tandis que le débat sur la place et l’importance de la peinture se poursuit, une multitude de peintres, mus par une volonté d’expression et d’affirmation nouvelle, utilisent le médium sans détour, écartant les grandes questions ontologiques pour tout simplement peindre. Sans quoi, ils n’aboutiraient nulle part et resteraient pris dans une myriade de positions intermédiaires et de déclarations timides. »

Pour ma part, la question n’est pas d’éviter le débat, mais bien de l’affronter sans détour, car si de par sa position historique la peinture est dénuée de toute possibilité, elle offre justement toutes les possibilités. Et c’est cette nature multiple que j’explore, comme on passe d’une idée, d’une interface, d’une surface à l’autre. Je cherche à faire de l’éclectisme une qualité et transformer la peinture en une œuvre malléable, adaptable au lieu d’exposition.

Comment ce médium, qui a traversé plusieurs époques et courants artistiques, peut-il encore exprimer notre relation au monde? Bien que j’utilise un langage qui peut être très associé à l’art moderne, mon intention est d’arriver à parler d’aujourd’hui, en partant d’actions concrètes et en me laissant influencer par l’abondante actualité. Dans un environnement où nous sommes constamment sollicités, interrompus, où la distraction est un fléau qui s’infiltre dans notre quotidien, la peinture nous ramène à des gestes simples qui trouvent leur sens dans le besoin de l’humain de laisser sa trace. C’est en ce sens que la peinture prend sa place dans l’art contemporain. Elle est ancrée dans le présent, à travers le processus et par le geste d’inscrire avec des matériaux rudimentaires.

J’élabore une écriture picturale comme on aborde le geste d’écrire : chacune des traces laissées sur la surface devient un mot, une lettre, qu’elle soit lisible ou non. À certains moments, je réalise de courtes séries de tableaux où le motif est réduit au minimum, d’autres fois les accumulations et les restes de peinture envahissent complètement le tableau. Depuis janvier 2013, je produis des centaines de dessins et peintures sur papiers de petits formats qui, assemblées, s’apparentent à une mosaïque. Je n’envisage pas la peinture comme une finalité, mais plutôt comme un outil de recherche et de réflexion. La peinture provisoire, terme emprunté au critique américain Raphael Rubinstein, porte un caractère inachevé, qui trouve ses qualités dans un travail risquant constamment l’effondrement ou l’inconséquence. En ce sens, je délaisse certains grands idéaux de la peinture telles la monumentalité, l’universalité, la glorification, pour me consacrer à une œuvre plus intimiste et précaire.

Ce travail permet de sortir du cadre du tableau et de redéfinir la mise en espace selon les lieux investis. Particulièrement pour les installations de papier, ainsi que pour plusieurs tableaux récents, rien n’est peaufiné à outrance, chacun des papiers est laissé dans un état semi-brouillon. Telle une poésie du banal, cet éventail de prémisses inachevées trouve leur force et leur sens dans l’ensemble, par leurs interrelations.

Marie-Eve Beaulieu, 2014

 

RÉFÉRENCES

Rubinstein, R. (2009, 4 mai). Provisional painting. Art in America. Récupéré de http://www.artinamericamagazine.com/news-features/magazine/provisional-painting-raphael-rubinstein/

Shaughnessy, J. (2013). Un regard par delà le monde de l’art. Le projet peinture, Un instantané de la peinture au Canada. Montréal : Galerie de l’UQAM. p. 306-317